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09/04/2006

Pour un portable déserteur enterré dans une tranchée et ne répondant plus...

Des hommes contre

 

 

 

La Grande Guerre, comme aucune autre, a donné naissance à une production écrite abondante : lettres, journaux, témoignages multiples des poilus ; mais aussi carnets de bord, poèmes et romans de la part d’écrivains qui voulaient rendre compte d’une expérience qui s’est peu à peu transformée en cauchemar.

 

Alors que Barrès, loin du front, s’extasiait : " Qu’ils sont beaux nos défenseurs dans ces carrières, dans ces trous, [...] couverts de boue, embrassant la terre natale... ", le fantassin Genevoix écrivait : " Ce que nous avons déjà fait... En vérité, c’est plus qu’on ne pouvait demander à des hommes. Et nous l’avons fait. " Les écrivains-combattants ont écrit pour rendre compte de l’incompréhensible et pour tenter de le comprendre, balayant les clichés de gloire et d’héroïsme dont l’arrière agrémentait la catastrophe. Ainsi certains témoignages ont-ils été publiés à chaud : Le Feu d’Henri Barbusse, Sous Verdun et Nuits de guerre de Maurice Genevoix en 1916 ; en 1919, Les Croix de bois de Roland Dorgelès. En Allemagne, en 1921, Orages d’acier, le journal de guerre d’Ernst Jünger, puis, en 1929, À l’Ouest, rien de nouveau, d’Erich Maria Remarque, qui fit scandale. En Italie, Emilio Lussu a écrit en 1937 un " roman " intitulé Les Hommes contre, précisant, dans sa préface, qu’il n’avait fait que transposer ses souvenirs de guerre.
Protagonistes du drame, les écrivains furent donc d’irremplaçables témoins. Et cette tranche d’histoire, séisme historique et culturel, confère à leur témoignage des traits spécifiques : ceux de l’épopée et de la poésie cosmique. Toutefois, excepté Jünger, aucun d’eux n’a exalté l’événement : ils ont voulu au contraire en dénoncer l’horreur.

 

AUTEURS, ACTEURS ET TÉMOINS

Tous les auteurs, ou presque, ont adopté le récit à la première personne, garant de la vérité des faits dont ils ont été les témoins et les acteurs. La subjectivité du " je " se double de l’objectivité attachée à la volonté de rendre compte de l’événement vécu. Le récit adopte ainsi simultanément, selon des modalités diverses chez chacun, une distance et une proximité qui impliquent une double lecture, historique et psychologique.

Le récit de Jünger est strictement autobiographique. Pourtant, il choisit le mode de la narration extérieure : il évoque le décor et les faits sur le même ton descriptif et objectif, juxtaposant ses observations sur l’organisation des tranchées, les actes, la vie et la mort des hommes, lesquels procurent alors l’étrange impression d’appartenir au matériel, au même titre que les autres éléments du dispositif de guerre. Dans Le Feu de Barbusse, le narrateur-témoin et protagoniste des événements a choisi délibérément le rôle de porte-parole de ses camarades, comme le soulignent les passages où il se représente en train d’écrire sous le regard des soldats qui lui demandent de transcrire la vérité des faits. Le même souci d’objectivité et d’authenticité du narrateur-témoin et acteur apparaît dans Les Hommes contre. Barbusse et Lussu mettent tous deux en tableau, au présent d’actualité, dans un effet impressionnant de réalité saisie sur le vif, les scènes spécifiques de la vie quotidienne et dramatique des soldats. Au contraire, la chronique de Maurice Genevoix tire son effet d’authenticité de la subjectivité affichée avec laquelle il raconte, au jour le jour, sa propre histoire, étroitement mêlée à celle des hommes dont il partage la vie. Les romans de Dorgelès et de Remarque, plus lyriques, sont écrits en focalisation interne. Les émotions du narrateur-personnage y colorent toutes les scènes, qu’elles soient banales et familières ou terrifiantes. Dans Les Croix de bois, Dorgelès a adopté un système de narration par dédoublement : Jacques Larcher, le narrateur-personnage effacé, projette sur son héros, Gilbert Demachy, les émotions qui expriment la vérité intérieure des hommes, en particulier cette mélancolie oppressante qui se substitue progressivement à la foi du début. Dans À l’Ouest, rien de nouveau, la vision de la guerre, intériorisée par le narrateur-personnage Baümer, se présente comme l’expression de la révolte de sa génération, le héros faisant étroitement partie d’un groupe de jeunes gens, camarades de classe, victimes des mêmes illusions au moment de leur engagement commun.

L’effet de vérité résulte par ailleurs du champ de vision réduit qui constitue le cadre spatio-temporel du récit. Les écrivains-témoins ne racontent que les faits vécus dans le cadre étroit qui fut celui de leur expérience propre, sans les situer dans leur ensemble stratégique. Le temps s’écoule au rythme des relèves qui faisaient alterner les périodes en première ligne et celles de repos à l’arrière. Seuls repères géographiques : les noms des villages de l’arrière. L’espace et le temps y semblent donc comme clos dans les limites étroites des tranchées, longuement décrites, labyrinthes précaires et durables.

 

LA CRUAUTÉ AU QUOTIDIEN

Héritiers des romans réalistes du XIXe siècle, les écrivains ont reconstruit l’illusion de la réalité en soulignant ses aspects quotidiens. On rencontre des thèmes récurrents dans les divers récits.

La vie est hantée par la misère matérielle et tous les récits soulignent le retour à des préoccupations élémentaires. Les odeurs sont insupportables, celle de la mort, en particulier, omniprésente dans les tranchées. C’est l’une des premières expériences de Genevoix : " Il faut continuer à les voir, à respirer cette odeur fétide, jusqu’à la nuit. " Les hommes sont asservis à leurs instincts, la nourriture d’abord, le sommeil ensuite, qui souvent manquent et dont la quête remplit le vide des journées. Genevoix, lors d’une manœuvre qu’il fait exécuter sur ordre, commente : " Comme ils sont las ! Leurs corps fléchissent, s’affaissent. Il semble que la terre les attire, les appelle irrésistiblement. Les Éparges, la nuit, les balles, la pluie, la boue, la longue veille... Tant de fatigues ! "

Le thème de la boue revient sans cesse. Les pluies constantes ont transformé les sols crayeux du front de l’Est en catastrophe permanente pour les soldats dont les tranchées devenaient des cloaques, où l’on s’enlisait jusqu’à la taille, où l’on se noyait.

Autre fléau quotidien, les poux. Inévitables compagnons des tranchées, ils suscitent toutes sortes de plaintes et de commentaires. Les rats aussi sont légion, qui disputent aux soldats leur nourriture.

 

La guerre totale

Il y a eu, en 1 560 jours de guerre, dix millions de morts, presque exclusivement des soldats : deux millions pour l’Allemagne, un million trois cent quatre-vingt-dix-sept mille pour la France, un million huit cent mille pour la Russie, environ huit cent mille pour la Grande-Bretagne. On compte une moyenne de 857 tués par jour pour la France. Lors des batailles les plus violentes, le nombre des morts s’est élevé à dix mille par jour.

Les progrès technologiques ont " déshumanisé " la guerre. Les soldats se battent contre un ennemi invisible ; ils sont livrés dans l’impuissance totale aux barrages d’artillerie, aux obus de plus en plus puissants et tirés sans relâche qui dévastent en quelques heures le paysage. L’inauguration des gaz, en 1915, à Ypres, sur un front de huit kilomètres, a tué 5 000 hommes et fait quinze mille intoxiqués en quelques heures. Le port du masque à gaz, très pénible, a aggravé considérablement les conditions du combat. Les lance-flammes, dont Hitler fera plus tard un grand éloge parce que " c’est la chose la plus terrifiante qui soit ", projetaient le feu à trente mètres, paralysant l’ennemi. Dans les corps à corps, les matraques, massues et couteaux remplacent la baïonnette, d’un usage malaisé. Enfin, l’abandon des soldats blessés, agonisant devant les tranchées, parce qu’on tire aussi désormais sur les sauveteurs, est l’un des aspects les plus cruels des combats.

Cette brutalité a eu des conséquences durables. Elle a été à l’origine des progrès du pacifisme, mais elle explique aussi la violence des fascistes, nostalgiques de la violence apprise dans les tranchées.

 

L’IRRUPTION DE LA GUERRE INDUSTRIELLE

Mais l’enlisement dans une vie dégradante n’est que le décor d’une peur constante, issue des nouvelles conditions de la guerre industrielle. Les chroniqueurs empruntent à l’épopée les métaphores fantastiques et archaïques qui visent à rendre sensible l’inimaginable.

La Guerre de 14 a été une guerre de fer et de feu. Jünger, observateur attentif et passionné des tactiques militaires dont il a été un ardent protagoniste, qualifie cette guerre de " guerre de matériel ". Il écrit dans Orages d’acier, à la date du 16 juin 1916 : " Maintenant, c’était la guerre de matériel qui nous attendait, avec son déploiement de moyens titanesques ". Et en effet, le rôle du matériel fut gigantesque, il a entraîné le monde entier dans un conflit apocalyptique dont les fantassins, " chair à canon ", ont été les seuls véritables spectateurs et les martyrs.

Les romanciers ont décrit avec des métaphores cosmiques l’éblouissant spectacle qui accompagnait les assauts. Lorsqu’ils sont à l’arrière, les soldats sont fascinés par la splendeur nocturne de l’embrasement du front. Jünger, guerrier-poète exalté, a multiplié les tableaux fabuleux du vacillement de l’univers dans la fureur des barrages d’artillerie qui préparent l’assaut. " Un flamboiement bref illumine l’entrée de l’abri, suivi d’un unique rugissement inouï qui en un instant atteint son maximum de force, comme la marche d’un gigantesque moteur dont on ne distingue plus les vibrations isolées. [...] La terre se met à rouler et à tanguer et fait trembler l’abri comme un vaisseau pris dans la tempête. " (Feu et Sang).

Comme dans les épopées primitives, cet univers cataclysmique s’anime d’une vie désespérée, sauvage et maléfique. Les métaphores animales se multiplient pour décrire la peur qu’inspire le bruit des armes. Remarque décrit le bombardement comme un orage monstrueux, animé d’une force animale et sauvage : " [...] l’air est plein de ruées invisibles, de hurlements, de sifflements et de susurrements ; ce sont des obus de petit calibre. Mais de temps en temps retentit aussi à travers la nuit la voix d’orgue des grandes "caisses à charbon", des projectiles de l’artillerie qui s’en vont tomber loin derrière nous. Ils ont un cri enroué, lointain, bramant comme des cerfs en rut. "

 

Le cri des poètes

Les poètes ont été la voix des émotions les plus intimes qu’ont éprouvées tous les poilus face à la mort de leurs camarades. " Toute la terre, l’homme souffre/Et ton sang déchire le sol !... /Ils t’ont laissé au bord d’un gouffre ! " (Éluard, dans Le Devoir, 1916). Ils ont été le regard stupéfait porté sur l’effroyable spectacle offert par l’attaque. Les célèbres poèmes d’Apollinaire, publiés dans Calligrammes, en sont un exemple.

Ils ont exprimé la conscience humaine, bouleversée par l’horreur banale et continue de la violence absurde. Ainsi, Georg Trakl, poète allemand, dans " Grodek " : " [...] la nuit embrasse/Les guerriers mourants, la plainte sauvage/Leurs bouches brisées. "

Ils ont crié leur révolte face au mépris dans lequel cette guerre a tenu les vies humaines. Ainsi Erick Mühsam, poète allemand anarchiste, dans " Le chant du soldat " : " Nous avons appris à tenir dans la bataille/dans la tourmente et le brasier d’enfer/Nous avons appris à marcher à la mort/sans nous soucier de notre sang./Et, quand l’arme tournera un jour/contre ceux qui nous ont appris la guerre,/ils n’auront pas en face d’eux des pleutres./Ils ont été bons professeurs. [...] " Cocteau, avec moins de cynisme, mais sur un ton d’ironie noire, évoque dans " Délivrance des âmes " l’incroyable familiarité de la mort dans les tranchées : " Au segment de l’Éclusette/On meurt à merveille./On allait prendre l’air dehors ;/On fumait sa pipe ; on est mort. [...] "

Le surréalisme est né de la haine de la guerre. En 1921, la manifestation Dada, au cours de laquelle Barrès fut inculpé de " crime contre la sûreté de l’esprit ", symbolise la crise des valeurs nationales qui avaient irrémédiablement brisé la sensibilité des hommes, dont les poètes sont la conscience vive.

 

 

UN SACRIFICE ABSURDE

La terre blessée de cette immense tranchée qui s’étend de la Manche à la Suisse, que creusent les hommes face à face, la nuit, et dans laquelle ils s’enterrent le jour, est labourée par les obus, n’offrant plus au regard, après la bataille, qu’un paysage chaotique, celui du début ou de la fin du monde. Faisant le récit de l’assaut sanglant de la crête des Éparges du 17 février 1915, Genevoix écrit : " Les parois des boyaux s’affaissent ; la masse de la colline les happe par-dessous ; toute la colline s’affaisse, se dévore elle-même, se digère. " Puis, lorsque les quelques survivants reprennent conscience peu à peu de la réalité : " On ne sait plus où on en est. Il n’y a plus de terre, ni de ciel, il n’y a toujours qu’une espèce de nuage. "

Les mêmes hyperboles épiques qui, traditionnellement, tendent à représenter l’impuissance de l’humanité face à la cruauté de l’univers, montrent ici la masse des soldats anéantis par la violence des assauts. Sacrifiés à cet affrontement titanesque, les fantassins ne sont qu’un immense troupeau errant d’êtres préhistoriques, livrés en holocauste à des ennemis invisibles, soumis à une volonté inflexible. L’ouverture du roman de Giono, Le Grand Troupeau, inspiré par la Grande Guerre, décrit l’immense mouvement des hordes de moutons qui, abandonnés par les bergers mobilisés, traversent en masse la montagne et les villages désertés. Métaphore archaïque et moderne, cette image suggère les errances des armées de fantassins à travers des régions dévastées, vers des destinations improbables, dont la seule qui soit promise et qui les obsède est celle du feu et de la mort.

Dorgelès a raconté le cauchemar des soldats, terrés pendant trois jours d’un violent bombardement dans un cimetière, réfugiés dans les tombes, se protégeant avec le bois des cercueils. Le grouillement des soldats, dans les tranchées, rappelle les légendes mythologiques les plus anciennes, selon lesquelles les hommes seraient sortis tout casqués des entrailles de la terre. Genevoix, dans La Boue, décrit une relève nocturne : " D’autres hommes viennent de surgir, sortis nous ne savons d’où. J’avance un peu : à la place des sapins, il y a un talus à pic. C’est de là-dessous que sortent les hommes. Et là-dessous, disparaissent les nôtres, dans des terriers creusés là, des espèces de niches dont la bouche souffle une nuée fétide. " Ce sont enfin les cadavres que la terre charrie incessamment : " Un obus enterre le cadavre de Laviolette, un autre le déterre et le montre tel qu’il était, sa main morte dans la moufle bleue, au-dessus de la tête cachée au creux du bras. "

 

L’HORREUR DE l’ASSAUT ET DU CHAMP DE BATAILLE

La structure narrative contribue à la dramatisation épique du récit. Les scènes d’assaut sont les points culminants des chroniques organisées autour de ce formidable affrontement, où se concentre en un moment d’épouvante la rencontre des hommes et du feu des obus, incroyable et pourtant véritable aventure de cette masse d’hommes, dont le destin était fixé là. Le dispositif, invariable, met en scène le barrage d’artillerie qui prépare la sortie des fantassins, recroquevillés dans leur tranchée sous le feu qu’ils doivent affronter à l’heure H. La terreur qui les paralyse, le silence qui envahit la tranchée lorsque l’ordre de l’assaut a été donné et que les soldats attendent le signal du départ est, selon Lussu, " le plus terrible ". Il ajoute : " L’assaut ? Où allait-on ? On quittait les abris et on sortait. Où ? Couchées sur le ventre, bourrées de cartouches, les mitrailleuses au grand complet nous attendaient. Qui n’a pas connu ces instants n’a pas connu la guerre. " Il évoque ensuite la métamorphose des hommes, littéralement effacés par la peur : " La 9e compagnie était debout, mais je ne la voyais pas entièrement tant elle était collée aux parapets de la tranchée. " Genevoix décrit le silence fantomatique qui pèse sur la compagnie quelques minutes avant la bataille puis il observe la résignation de ses hommes : " Je les vois, dit-il, amassés dans les creux de la terre, serrés les uns contre les autres, ne faisant plus qu’un seul grand corps déjà blessé, déjà saignant de mutilations aveuglantes... ".

Les métaphores de la violence confèrent aux récits de bataille un caractère hallucinatoire. Les auteurs multiplient les scènes de corps en morceaux, explosant avec les bombes, où les soldats se jettent dans une fournaise de feu, de sang, de cadavres. C’est alors une force primitive, archaïque qui semble les pousser dans la mêlée. Les écrivains l’ont vécue, et analysée avec stupéfaction. Jünger en particulier qui paraît fasciné par les énergies mystérieuses qui métamorphosent l’homme en guerrier au moment de la bataille, mais aussi Genevoix, Barbusse, Remarque, tous ont décrit cette ivresse inconnue qui s’empare des hommes au cœur du " chaudron rugissant " (Jünger). Jünger affirme, à la veille de la grande offensive de la Somme : " Nous sentîmes alors que la volonté d’offensive suscite des forces inconnues. " Barbusse montre, après la peur précédant l’assaut, la sauvagerie qui emporte les hommes à travers le barrage, " ce tourbillon de flammes ", et qui leur fait piétiner les cadavres ensanglantés de leurs camarades, au mépris des supplications des blessés. Il décrit les bonds, le regard fixe, " les rugissements ", la folie qui enlève les combattants à eux-mêmes et à l’horreur du massacre, pour les porter jusqu’à la tranchée allemande. Il conclut : " J’entrevois – le temps d’un éclair – toute une rangée de démons noirs, se baissant et s’accroupissant pour descendre, sur le faîte du talus, au bord du piège noir. "

À cette folie meurtrière correspond l’ivresse des survivants. Exsangues, harassés, couverts de boue, ils éprouvent une gaieté irrationnelle. Barbusse exprime sa stupéfaction lors du retour de sections décimées au cantonnement : " Au milieu de ces soldats, qui reviennent de ces bas-fonds épouvantables, c’est un vacarme assourdissant. Ils parlent tous à la fois, très fort, en gesticulant, rient et chantent. "

 

Lettres du front

Au front [...], je n’ai pas écrit. Je laissais ça à mes hommes qui n’arrêtaient pas de pondre, pondre, pondre, écrivant à leurs femmes : mère, épouse, sœur, fiancée, amie, maîtresse, flirt, copine, rencontre, demoiselle de magasin ou serveuse de café et, à la dernière, cette nouvelle venue, la marraine de guerre, ce beau mensonge issu du cafard ou qui, peut-être, l’engendra. " (Blaise Cendrars, La Main coupée).
Les lettres furent le lien le plus précieux des soldats avec la vie. Elles leur ont permis de " tenir ". Après une période de deux mois au début de la guerre, où elles ne furent pas distribuées, la correspondance devint une préoccupation quotidienne. Dans les tranchées, les soldats peuvent écrire une lettre par jour et parfois plus. Elles constituent, avec les journaux intimes et carnets de guerre écrits au jour le jour, une masse considérable de documents. Elles sont cependant soumises à la censure militaire, qui retenait les lettres pacifistes ou révolutionnaires, et à l’autocensure des fantassins qui ne voulaient pas inquiéter leurs familles.
Ces lettres ont permis aussi aux militaires de protester contre la propagande. Un exemple, souvent rapporté par les historiens : l’état-major de la 5e armée ayant cru bon d’adresser un rapport optimiste sur l’état des troupes pendant l’hiver 1915, au Chemin des Dames, un article parut dans un grand quotidien parisien qui rendait public le " bonheur idyllique " des poilus. Deux cent mille lettres d’injures furent adressées au journal en trois jours.
R. G. Nobécourt, historien et ancien combattant, évoque l’exaspération des soldats lorsque Maurice Barrès exaltait dans la presse le héros-guerrier : " ... le soldat semble une figure sans âge, éternelle, chargée de tout le passé et de qui dépend l’avenir, une jeune divinité. " L’historien souligne, lui, la lassitude des soldats et leur silence. Leurs lettres furent leur indispensable poésie quotidienne ; elles ne furent pas les interprètes de leur héroïsme.

 

LE TRAGIQUE DE LA CONDITION HUMAINE

Les écrivains combattants ont été la conscience et la voix des hommes dont ils ont partagé la vie. Ils ont dit en leur nom ce que tous, intellectuels ou hommes du peuple, ont compris dans l’incompréhensible chaos dont ils ont été les martyrs : que cette guerre était absurde et que l’histoire se dévorait elle-même en sacrifiant son peuple.
Chez les intellectuels, mobilisés ou engagés, le choix de rejoindre le corps des fantassins a été souvent le fait d’une conviction personnelle. La défense de la patrie ou l’aventure étaient les dieux de cette épopée contemporaine. Mais la transformation de la guerre de mouvement, qui devait être une guerre-éclair, en une interminable guerre de positions, devenue peu à peu un mode de vie sans issue vraisemblable, a transformé cette aventure héroïque en un roman d’éducation amer et souvent désespéré. Cette guerre a amené à la conscience de cette génération d’hommes le sentiment tragique de la condition humaine. Pour eux, le destin a pris peu à peu les traits monstrueux de l’absurde.

D’abord, le réalisme impitoyable avec lequel les écrivains ont évoqué l’extermination des soldats communique au lecteur la terreur à laquelle ils ont dû s’habituer. La banalité de la mort, devenue compagne quotidienne, l’horreur familière des corps déchiquetés et abandonnés sans espoir de sépulture sur le champ de bataille, les défilés des blessés, leurs plaintes nocturnes devant les tranchées, la liste interminable des camarades disparus au cours de l’assaut, dont on récapitule les noms et dont on n’a pas le temps d’évoquer la mémoire parce qu’il faut combattre encore, telle est l’atmosphère dans laquelle les fantassins ont respiré pendant quatre ans. Les grandes scènes des champs de bataille après l’assaut sont insoutenables. Barbusse, à l’aube, reprenant conscience, découvre peu à peu les corps mêlés à la boue, les masses des noyés, " bonshommes en baudruche ", les corps affreusement mutilés, les membres dispersés. Et la folie menace ceux qui ne peuvent s’habituer au massacre. Jünger lui-même se sent subitement saisi d’épouvante : " C’en est trop ! Je m’élance et cours follement dans l’obscurité, fonce à travers les entonnoirs et culbute par-dessus les tranchées comme si j’avais Satan aux trousses. "

Ces hommes condamnés à fréquenter la mort violente et quotidienne se savent eux aussi condamnés à mort. La fatalité les conduit à des actes de désespoir. Lussu raconte le suicide de deux hommes qui retournent leur arme contre eux-mêmes au moment de la sortie des tranchées pour l’assaut. La mort cerne les soldats : ils sont décimés par la bataille, mais aussi par la dysenterie, le typhus. Ils risquent aussi, s’ils tentent d’échapper aux ordres, le Conseil de guerre et le peloton d’exécution. Barbusse, Remarque et Genevoix évoquent de telles sanctions.

Mais souvent, ce qui envahit la conscience du témoin de l’horreur, c’est une maladie plus pernicieuse, plus grave parce que sans issue elle aussi, c’est l’indifférence. Genevoix note ainsi, après le massacre de sa compagnie : " Ce n’est pas de ma faute : cette indifférence est sur moi, tombée sur moi je ne sais d’où, mais tangible et réelle comme des bras qui m’envelopperaient. " Et ce qu’il éprouve, il sait que ses hommes le ressentent aussi.

Le désabusement surgit lorsqu’ils prennent conscience de l’absurdité de leur rôle. Que peuvent en effet signifier la patrie, l’aventure, l’héroïsme même, dans la fournaise des mitrailleuses ? Le seul dieu de la guerre est un monstre froid : la guerre de matériel est un engrenage implacable. " Feux roulants, tir de barrage, rideau de feu, mines, gaz, mitrailleuses, grenades, ce sont là des mots, des mots, mais ils renferment toute l’horreur du monde ", écrit Remarque. À la fin du récit, il évoque les nouveaux monstres, les tanks, et il exprime l’impuissance des soldats : " ... ces tanks sont des machines, leurs chenilles sont infinies, comme la guerre ; elles apportent la destruction, lorsque impassiblement elles descendent dans les entonnoirs et en ressortent sans s’arrêter, véritable flotte mugissante et crachant la fumée, bêtes d’acier invulnérables écrasant les morts et les blessés. "

Seul Jünger a exalté cette guerre industrielle, il en a décrit les dispositifs, la perfection technique et scientifique, la puissance du " souffle incandescent mécanique de la mort " qui s’était manifesté pour la première fois à Verdun, avec une ampleur jamais vue. Il constate que " l’ère de la domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître devient évidente ". Ici, dit-il, " le style d’une génération matérialiste et technique fête son triomphe sanglant " (Feu et Sang). Il en conclut que c’est le devoir de l’homme d’affronter ce nouveau visage du destin que la société contemporaine a édifié et dont il est membre.

 

HARO SUR LES CHEFS ET LES EMBUSQUÉS

Pourtant, les responsables du massacre prennent, dans la conscience du peuple des soldats dont les écrivains sont les interprètes, des traits sensibles. Ce sont ceux de gens de l’arrière : les hommes politiques et les chefs d’état-major, dont les mots d’ordre, " patrie " ou " ennemis héréditaires ", paraissent de plus en plus obscurs, vains et falsificateurs, au fur et à mesure que les hécatombes se répètent et se multiplient sans que personne ne sache pourquoi on se bat. Genevoix souligne cette lucidité des hommes concernant l’incohérence des décisions militaires. Il pointe les ambitions personnelles qui seules les expliquent : " La guerre... Tant d’appétits, d’ambitions, de rivalités mesquines, rêves de galons, de médailles ou de croix, affaires louches, entreprises froidement calculées, plus redoutables et meurtrières à mesure qu’on s’éloigne du rang... ". Lussu dénonce la folie meurtrière des officiers, prodigues de la vie des hommes. Il montre la révolte des soldats pour qui l’ennemi principal est le colonel : ils finissent par tourner leurs armes contre leurs chefs. Les responsables sont aussi, aux yeux de Remarque en particulier, les adultes, maîtres et parents, qui ont poussé délibérément la jeune génération au martyre.

Ce sont également, aux yeux de tous, les embusqués, bureaucrates, industriels et trafiquants, qui s’enrichissent en fabriquant du matériel de mauvaise qualité – les obus éclatent dans les canons et tuent les artilleurs. Il y a aussi les villageois qui s’enrichissent au marché noir aux dépens du poilu. En première ligne, asservis à une vie archaïque et à la volonté de chefs invisibles, jetés contre un ennemi invisible dans l’enfer du feu, les soldats de la Guerre de 14 vivent, impuissants, la trahison de la société pour laquelle ils meurent.

Les écrivains analysent l’engrenage de la guerre et leur expérience fait surgir de nouvelles questions. La prise de conscience de la fragilité de l’existence engendre une mélancolie qui accompagnera nombre de survivants jusqu’au nouveau conflit de 1939. Beaucoup auront le sentiment de n’avoir vécu qu’une trêve, et les historiens parlent d’une guerre de trente ans. Bernanos écrit, au début des Enfants humiliés : " Nous retournons dans la guerre comme dans la maison de notre jeunesse. " Aurélien, personnage éponyme du roman d’Aragon, souffre après la guerre d’une veulerie dont seule celle de 39 le secouera. Remarque commente ainsi cette blessure incurable dans l’âme des combattants : " Pendant des années nous n’avons été occupés qu’à tuer ; ç’a été là notre première profession dans l’existence. Notre science de la vie se réduit à la mort. Qu’arrivera-t-il donc après cela ? Et que deviendrons-nous ? "

 

L’argot des tranchées

Les circonstances et l’imagination populaire nous ont laissé en héritage un vocabulaire abondant.
Poilu, hérité du lexique de la Grande Armée : " le brave à trois poils ", est apparu pendant l’hiver 1914-1915, le plus pénible. Les barbes se multiplièrent chez les soldats du front et devinrent l’emblème du vrai combattant. Elles disparurent par la suite, du fait des masques à gaz et de l’amélioration de l’hygiène, mais le mot resta, chargé de sa connotation héroïque et familière. On lit dans Le Figaro en 1915 : " [...] La Parisienne la plus fine n’hésite pas à dire Mon poilu en parlant d’un époux ou d’un frère qui est au front, même s’il se rase chaque jour. Acceptons donc ce mot de poilu : il est entré dans l’Histoire. "

Boche, pour désigner l’ennemi, dérivait d’Alboche, vieux mot pour Allemand. D’abord péjoratif, il perdit de sa virulence, jusqu’à acquérir une relative neutralité. On le trouve même, entre 1914 et 1918, dans les documents d’état-major. Les Allemands, quant à eux, désignaient les Français par le mot péjoratif de " Schangels ", déformation de " Jean ".

Pinard, emprunté au dialecte bourguignon, dérive de " pinot " qui désigne un vin de mauvaise qualité. Le degré atteint dans la médiocrité de l’indispensable boisson s’exprimait à travers une série de mots : le picolo, le brutal, l’électrique, le picrate. La gniole venait du patois champenois, la barbaque, pour la viande, est un emprunt au vieux vocabulaire de la boucherie.

Le matériel militaire a également stimulé l’invention verbale.

Le sac s’appelait l’as de carreau, la baïonnette reçut le gracieux prénom de Rosalie. Les grosses bombes allemandes, les " minenwerfer ", qui effrayèrent tant les fantassins lors de leurs premières explosions en 1914, étaient appelées seaux à charbon ou tuyaux de poêle.

 

LA FRATERNITÉ ENVERS ET CONTRE TOUT

Cependant, à cette conscience de leur solitude face au monde, les soldats donnent des réponses nouvelles. Ils découvrent la fraternité et ils redécouvrent leur appartenance à la nature. La fraternité est le grand enseignement des romans de guerre. Une profonde solidarité se noue entre les hommes d’une même tranchée, d’une même compagnie, entre les gradés et les simples soldats qui partagent les mêmes épreuves. Ainsi Dorgelès souligne-t-il l’effacement des distances entre des hommes de condition différente. L’amitié entre Genevoix, officier, et son ordonnance Pannechon, est exemplaire. Mais la fraternité, c’est celle aussi qui se crée avec les ennemis, embusqués dans leurs tranchées, à quelques mètres les uns des autres. Malgré les interdictions, nombreux ont été les échanges dont on lit çà et là de brefs épisodes. Enfin, la fraternité universelle, c’est l’espoir qui naît dans ces récits : que cette guerre soit la dernière.

Une autre révélation est donnée aux hommes qui pendant quatre ans ont vécu sous la terre mais aussi en plein ciel. Ils ont éprouvé la beauté de l’univers et l’harmonie entre leur propre vie et celle de la nature. Les récits de guerre offrent de nombreux passages contemplatifs : la lumière de l’aube ou les couchers de soleil, la vie frémissante des forêts que les obus saccagent, l’espace illimité du ciel sont des refuges et des signes que l’univers leur donne du triomphe de la vie. Genevoix décrit la paix et l’ardeur juvénile qui l’envahissent dans la nuit " vaste et très calme " après la bataille. " La vie est belle, dit Porchon. Les paroles se pressent à nos lèvres. Nous cédons à un commun besoin d’exprimer notre joie en même temps que nos yeux l’épuisent. Peut-être, redevenus primitifs, tous nos sens rénovés par tant de lumière et d’espace, laissons-nous seulement chanter nos âmes de jeunes barbares. "

La même onde mystérieuse que les hommes se communiquent entre eux dans la fraternité des tranchées se communique donc aussi de l’air, de l’eau et de la terre aux hommes. Ainsi, en contrepoint de l’expérience dégradante du retour à une vie archaïque, se donne cette précieuse expérience de l’unité cosmique dont l’homme n’est qu’un élément.

Les romanciers et chroniqueurs de la Grande Guerre, s’ils ont eu l’illusion d’avoir à vivre une aventure lorsqu’ils sont partis " la fleur au fusil " en 1914, font tous le bilan amer, à travers leurs chroniques ou leurs romans issus de l’expérience, de l’imposture dont ils ont été les dupes. Leur prise de conscience paraît, selon la forme qu’a prise le récit, parfois progressive, parfois acquise d’emblée. Elle conduit les écrivains à une condamnation sans appel de la guerre, dégradante physiquement et moralement pour les hommes à qui on l’a infligée. De ces récits émergent de nouvelles valeurs, nées de la clairvoyance : celle du respect des hommes, dont l’héroïsme ne s’est pas manifesté dans l’ardeur guerrière, mais dans la résistance fraternelle à la souffrance et à la mort.

 

D’après CLAIRE CAILLAUD, www.cndp.fr/revuetdc/

 

 

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